Aptitude visuelle et permis de conduire : critères et évaluation pour le médecin agréé
L'évaluation de la fonction visuelle constitue l'un des volets les plus déterminants de la visite médicale d'aptitude à la conduite. Les déficits visuels non détectés représentent un facteur de risque accidentogène majeur, en particulier en conduite nocturne ou par mauvaise visibilité. L'arrêté du 28 mars 2022, qui fixe la liste des affections médicales incompatibles ou compatibles avec la conduite, consacre une section détaillée aux normes visuelles que le médecin agréé doit maîtriser. Cet article synthétise les critères réglementaires et propose des repères pratiques pour l'examen en cabinet.
Cadre réglementaire : deux groupes, deux niveaux d'exigence
L'arrêté du 28 mars 2022 distingue deux groupes de permis, avec des seuils visuels différents :
- Groupe 1 (permis A, B) : usage personnel, véhicules légers.
- Groupe 2 (permis C, D, CE, DE) : usage professionnel, véhicules lourds, transport de personnes.
Les normes du groupe 2 sont systématiquement plus strictes, en raison du temps de conduite prolongé, de la masse des véhicules et de la responsabilité vis-à-vis des passagers ou des marchandises transportées.
Acuité visuelle minimale
Groupe 1
L'acuité binoculaire doit être supérieure ou égale à 5/10, avec correction optique si nécessaire. Lorsque le candidat porte des verres correcteurs ou des lentilles de contact pour atteindre ce seuil, la mention "port de verres correcteurs obligatoire" (code harmonisé 01) est inscrite sur le permis de conduire.
Groupe 2
L'acuité visuelle doit atteindre au moins 8/10 pour le meilleur oeil et 1/10 pour l'autre oeil, avec correction si nécessaire. Ces seuils plus élevés reflètent l'exigence de sécurité accrue pour les conducteurs professionnels.
Champ visuel
Le champ visuel est un paramètre souvent sous-estimé en cabinet, alors qu'il conditionne directement la détection des dangers latéraux, des piétons et de la signalisation périphérique.
Groupe 1
Le champ visuel binoculaire horizontal doit être supérieur ou égal à 120°, avec une extension minimale de :
- 50° vers la gauche et 50° vers la droite ;
- 20° vers le haut et 20° vers le bas.
Aucun déficit ne doit exister dans un rayon de 20° par rapport à l'axe central de fixation.
Groupe 2
Les critères sont plus stricts. Le champ visuel binoculaire horizontal doit être supérieur ou égal à 160°, avec une extension minimale de 70° vers la gauche et vers la droite, et de 30° vers le haut et vers le bas. Aucun déficit ne doit être présent dans un rayon de 30° par rapport à l'axe central.
Vision crépusculaire et sensibilité à l'éblouissement
L'arrêté impose que la vision crépusculaire et la sensibilité à l'éblouissement soient évaluées, sans toutefois fixer de valeurs chiffrées précises. En pratique, le médecin agréé doit rechercher, par l'interrogatoire et l'examen clinique, des plaintes ou des signes évocateurs de difficultés en conduite nocturne : gêne importante face aux phares, temps de récupération prolongé après éblouissement, baisse significative de la vision en ambiance faible.
Lorsque le praticien suspecte un trouble de la vision mésopique, un avis ophtalmologique spécialisé avec mesure de l'adaptation à l'obscurité est recommandé avant de conclure sur l'aptitude.
Diplopie
La diplopie (vision double) est en principe incompatible avec la conduite. Elle constitue un risque majeur d'erreur d'appréciation des distances et de la position des obstacles.
Toutefois, une compatibilité peut être retenue si la diplopie est compensée de manière stable, par exemple par un prisme correcteur intégré aux verres ou par une occlusion unilatérale. Dans ce cas, un avis ophtalmologique confirmant la compensation effective est indispensable, et un suivi régulier doit être programmé.
Cas particuliers fréquents en cabinet
Amblyopie fonctionnelle (borgne fonctionnel)
Le candidat n'utilisant fonctionnellement qu'un seul oeil peut être déclaré compatible pour le groupe 1 à condition que l'acuité de l'oeil fonctionnel soit supérieure ou égale à 5/10 et que le champ visuel de cet oeil soit normal. Le médecin agréé doit également s'assurer d'une bonne adaptation du patient à sa vision monoculaire, notamment en termes d'appréciation des distances. Pour le groupe 2, l'amblyopie fonctionnelle est en principe incompatible, sauf avis spécialisé favorable dans des cas exceptionnels.
Post-chirurgie réfractive (LASIK, PKR)
Les patients ayant bénéficié d'une chirurgie réfractive (LASIK, PKR, implants) sont déclarés compatibles après stabilisation de la correction. Le médecin agréé doit vérifier que l'acuité post-opératoire satisfait les seuils réglementaires et qu'il n'existe pas de complications résiduelles (halos, éblouissement invalidant, sécheresse oculaire sévère). Un délai de quelques mois après l'intervention est généralement nécessaire avant l'évaluation définitive.
Post-chirurgie de la cataracte
La compatibilité est établie après récupération fonctionnelle, une fois l'acuité visuelle stabilisée et les critères réglementaires atteints. Le médecin agréé contrôle l'absence de complications post-opératoires significatives (oedème maculaire, décollement de rétine) et vérifie que l'éblouissement résiduel ne compromet pas la conduite.
Hémianopsie latérale homonyme
Cette atteinte du champ visuel, fréquente après un accident vasculaire cérébral, fait l'objet d'une évaluation au cas par cas. Elle est le plus souvent incompatible avec les exigences de champ visuel du groupe 1 comme du groupe 2. Un bilan ophtalmologique et neuro-ophtalmologique complet est nécessaire, incluant une périmétrie automatisée, avant toute conclusion d'aptitude.
Mention "port de verres correcteurs" sur le permis
Lorsque l'aptitude visuelle n'est atteinte qu'avec correction optique, le médecin agréé mentionne dans son avis la nécessité du port de verres correcteurs ou de lentilles de contact. Cette restriction est transcrite sur le permis sous le code harmonisé 01. En cas de contrôle routier, le conducteur doit être porteur de sa correction. Le non-respect de cette obligation constitue une infraction.
Matériel de test en cabinet
Pour réaliser un examen visuel conforme, le médecin agréé doit disposer a minima du matériel suivant :
- Échelle d'acuité visuelle (échelle de Monoyer pour la vision de loin, échelle de Parinaud pour la vision de près) à une distance standardisée de 5 mètres, avec un éclairage adapté.
- Test de champ visuel par confrontation (méthode de Donders) : ce test de dépistage rapide, réalisable en cabinet, permet de détecter les amputations campimètriques grossières. Il ne remplace pas une périmétrie automatisée, mais constitue un premier filtre efficace.
- Optotypes adaptés aux patients illettrés ou non francophones (anneaux de Landolt, E de Snellen).
Quand orienter vers un ophtalmologue
Le médecin agréé doit adresser le patient à un ophtalmologue dans les situations suivantes :
- acuité visuelle limite, proche des seuils réglementaires ;
- anomalie du champ visuel détectée au test par confrontation ;
- suspicion de pathologie oculaire évolutive (glaucome, DMLA, rétinopathie diabétique) ;
- plaintes de vision crépusculaire ou d'éblouissement invalidant ;
- diplopie intermittente ou récente ;
- antécédent de chirurgie oculaire récente sans bilan post-opératoire ;
- hémianopsie ou quadranopsie connue nécessitant une périmétrie formelle.
L'ophtalmologue fournira un bilan détaillé (acuité corrigée, périmétrie automatisée, fond d'oeil, test de vision mésopique) permettant au médecin agréé de fonder son avis sur des données objectives.
Intégrer l'examen visuel dans sa pratique
L'évaluation visuelle est l'un des postes les plus codifiés de la visite d'aptitude, mais aussi l'un des plus chronophages lorsque les résultats sont limites. Pour les médecins agréés qui souhaitent structurer cette étape et tracer leurs résultats de manière fiable, Medipermis permet de consigner les mesures d'acuité et les observations campimètriques directement dans le formulaire numérique, facilitant la rédaction de l'avis et l'archivage du dossier.
Sources
- Arrêté du 28 mars 2022 fixant la liste des affections médicales incompatibles avec l'obtention ou le maintien du permis de conduire (Annexes I et II, section "Vision") : Légifrance
- Directive 2006/126/CE du Parlement européen et du Conseil relative au permis de conduire (Annexe III, normes visuelles harmonisées)
- Service-public.fr — Contrôle médical de l'aptitude à la conduite : service-public.gouv.fr